Dakhla, le nouvel eldorado du tourisme et de la glisse
Odile, blonde d’une quarantaine d’années, silhouette svelte dans sa combinaison de kitesurfer, visage tanné par le soleil, sort des vagues de l’Atlantique et se dirige vers les douches, près des bivouacs. Nous sommes au sud de Dakhla, exactement au point kilométrique 30, une plage s’étendant sur plusieurs kilomètres, très prisée par les kitesurfers et les windsurfers venus d’Europe pour pratiquer leur sport favori.
D’habitude, c’est sur les plages de Normandie, de Bretagne ou de Corse, quelquefois sur celles de Djerba, en Tunisie, qu’Odile surfe, toujours accompagnée de son mari et de ses deux enfants. Depuis deux ans, elle a changé de cap, et c’est sur les vagues de Dakhla qu’elle aime à glisser en hiver, et à lancer son cerf-volant. « Je suis ici pour le soleil, les vagues et le vent. Seul hic, le prix. 900 euros par personne, c’est un peu cher. Mais on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre », commente-t-elle, sourire radieux sur les lèvres.
Des températures de 17 à 28° toute l’année
Sur le sable, face à la baie, une dizaine de bivouacs sont alignés, une équipe de 2M est en train de filmer. Il faut dire que la deuxième édition du Festival de musique de Dakhla, qui s’est déroulée du 28 février au 3 mars, a attiré une foule de journalistes des médias écrits et audiovisuels pour couvrir l’événement. Ils en profitent pour faire des reportages sur la région de Oued Eddahab-Lagouira, la perle du Sahara marocain, située à quelque 1700 kilomètres de Casablanca, et à 350 km de la frontière mauritanienne. C’est d’ailleurs l’un des objectifs de ce festival : faire connaître la région aux Marocains de « l’intérieur » (dakhili) comme on les appelle ici, et au reste du monde. Attirer le maximum de touristes et renforcer la réputation de cette ville où la mer et le désert se côtoient, où, tout au long de l’année, la température varie entre 17 et 28°, où il y a du vent, des vagues, bref, une ville qui réunit toutes les conditions pour devenir un des coins les plus prisés au monde pour la pratique des trois sports de glisse : le surf, le windsurf et le kitesurf. La différence entre ces trois activités ?
La réponse est donnée par Philippes Bru, champion de windsurf et organisateur, en 2007, du plus grand rassemblement de windsurfers dans le monde. Il était en effet à Dakhla pour diriger la course longue distance. « Pour le surf, explique-t-il, c’est l’énergie de la vague qui pousse la planche du glisseur. Dans le windsurf, ou planche à voile, c’est le vent qui propulse le glisseur. Quant au kitesurf, c’est également l’énergie du vent qui pousse la planche du glisseur avec cette différence que la planche est tractée par un cerf-volant ». Cette niche touristique est tellement prometteuse que plusieurs opérateurs se lancent, à Dakhla et sur les plages environnantes, dans la construction d’écoles dédiées à ce sport et d’autres infrastructures d’accueil. Ainsi, le propriétaire des bivouacs plantés au milieu de la plage du PK30, est en train de finaliser, pour l’accueil des mordus de ces sports, la construction d’un campement original. Des unités en pisé de sable pour une capacité de 150 personnes, avec restaurant, bar et spa. Un véritable complexe pieds dans l’eau, comme il n’en existait pas à Dakhla jusqu’à ce jour. Comme il est interdit de construire en dur, on a planté sur le sable des panneaux sandwichs habillés de sable. De même qu’à l’intérieur, on a respecté scrupuleusement le décor sahraoui qui cadre avec la nature environnante. L’idée, explique Ali Hamilou, DG de Dakhla Attitude, une entreprise appartenant à l’homme d’affaires Karim Snoussi, également investisseur dans la pêche hauturière, est d’« intégrer ces constructions, fondues dans le sable, à la nature ambiante ». Les unités se superposent sur quatre niveaux pour offrir aux résidents une belle vue sur la lagune. Pas de route asphaltée pour y accéder, mais trois kilomètres d’une piste si caillouteuse que seuls des 4x4 peuvent s’y aventurer. Montant de l’investissement : 20 MDH.
A quelques encablures du PK30, un autre site entre mer et désert, d’une autre beauté. Là, une dune blanche haute d’une cinquantaine de mètres, trône au milieu du rivage mouillé lorsque la marée est basse. A marée haute, l’eau l’encercle de tous les côtés mais elle reste visible et d’une blancheur éclatante. Même s’il faut parcourir 6 kilomètres de piste pour l’atteindre, quelques promoteurs touristiques commencent à lorgner de ce côté pour bâtir des infrastructures d’accueil.
Pour ceux qui l’ont connue il y a quelques décennies, Dakhla était un patelin perdu dans le désert où ne s’aventuraient que les nomades à dos de chameaux ou des engins militaires. Notre chauffeur, Hammadi, un quadragénaire originaire de la région, qu’il connaît « pièce par pièce », comme il dit avec son accent hassani, est le plus indiqué pour nous en parler. « Il y a une dizaine d’années, personne ne venait chez nous. Vous, habitants de l’intérieur, vous êtes obnubilés par le nord et vous oubliez le sud. Ne venaient ici que les vieillards pour camper dans leurs caravanes, fuyant la rudesse de l’hiver chez eux. Depuis la visite du Roi Mohammed VI en 2001, quelque chose a changé ». Sur toute l’étendue de la baie, nous remarquons en effet par endroits, à partir du PK 15, des camping-cars occupés par des Européens en mal de soleil, torse nu, en train de bronzer.
En 2008, Dakhla est une cité en plein essor, avec hôtels, restaurants, écoles, dispensaires, que touristes et opérateurs économiques viennent explorer, certains pour déposer des dossiers d’investissement auprès du Centre régional d’investissement (CRI) de Oued Eddahab-Lagouira. Pour l’année 2007, le montant d’investissement des projets approuvés par ce dernier a atteint 1,27 milliard de dirhams, soit une augmentation de 33,18% par rapport à la même période de l’année 2006. Ces projets généreront quelque 5231 emplois. Pour la même année, le CRI a enregistré la création de 167 entreprises, soit une augmentation de 22,7% par rapport à l’année 2006. Anciennement baptisée Villa Cisneros, du nom d’un homme politique et cardinal espagnol, cette presqu’île d’une cinquantaine de kilomètres carrés (la région de oued Eddahab-Lagouira s’étend sur 142.864 km2, soit près de 20% du territoire national) compte actuellement 100.000 habitants, deux ports de pêche, et son économie est fondée principalement sur la pêche, l’agriculture sous serre et le tourisme. Ce n’est que le 14 août 1979, après le retrait de l’armée mauritanienne sous les coups de boutoir du Polisario, que cette région a été récupérée par le Maroc. Les autorités marocaines ont fait déplacer pour la peupler des milliers de Sahraouis, dont plusieurs vivent encore sous la tente malgré les efforts de la wilaya pour les sédentariser. De nombreux chauffeurs de taxi viennent d’Agadir, de Marrakech, voire de Casablanca, de Fès et de Meknès. D’anciens militaires ont préféré, après la retraite, habiter à Dakhla. Hassan, l’un d’entre eux, lui-même originaire d’Agadir, estime que les Marocains de l’intérieur « ont tort de bouder la région, où la vie est pourtant moins chère ». Les produits alimentaires, huile, sucre, farine... y sont en effet à moitié prix, le gasoil est à peine à 4,38 DH et le super à 6,12 DH. On y trouve du poisson à profusion, à la portée de toutes les bourses. Brahim, serveur au Samarcande, restaurant du centre- ville, face à la baie, est heureux à Dakhla comme un poisson dans l’eau. Pour lui, la ville connaît un élan touristique sans précédent, et la restauration et l’hôtellerie se développent à vue d’œil. Il touche un salaire de 3000 DH, il loue un appart de deux chambres à 600 DH, le reste, il l’économise. « De toute façon, ici, il n’y a nulle part où dépenser de l’argent, et tout est bon marché ».
Le tourisme, propulsé par les sports nautiques et le Festival de Dakhla, organisé annuellement par l’association Mer et désert, a en effet le vent en poupe et de beaux jours devant lui. Malgré l’incertitude qui règne encore quant au statut politique de cette région, les habitants de Dakhla, mélange d’autochtones sahraouis et de Marocains de « l’intérieur », sont très confiants. Ils sont là, sur une terre qui ne peut être que la leur, et savent faire la fête.
Les concerts du festival sur la place Hassan II, face au Sahara Regency (le seul hôtel 5 étoiles de la ville), où se sont produites quelques stars comme Kadhem Saher, Najat Atabou, Tagadda, H-Kain et Haoussa... ont charrié des foules, femmes drapées dans leur m’lehfa sahraouie, hommes dans leur ample gandoura, et enfants excités par la perspective. Debout ou assis à même les trottoirs, ne voulant rien rater du spectacle, ils veillent jusque tard dans la nuit. La ville semble se réveiller subitement de son sempiternel engourdissement pour découvrir soudain qu’on s’intéresse à elle. Habitants de la ville et festivaliers, pris de fringale en fin de soirée, se bousculent devant des échoppes enfumées : de la viande hachée de chameau crépite sur le feu de bois. Dans un demi-pain rond, avalée avec un verre de thé sahraoui, quelle délice ! Sur la terrasse du Sahara Regency, surplombant la place qui abrite les concerts, des festivaliers, opérateurs touristiques, hommes d’affaires, cadres, journalistes... suivent le spectacle tout en sirotant un verre.
Parmi eux, l’air joyeux, un homme d’affaires français Pour rien au monde, ce quinquagénaire ne renoncerait au plaisir de s’installer sur cette terrasse pour prendre un pot en fin de journée. La foule l’attire comme un aimant, son besoin de communication avec ceux de « l’intérieur » est irrépressible. Il s’agit de Bernard Vivien, le premier investisseur touristique français de Dakhla.
Dakhla, à plus de 1750 km au sud de Casablanca, et à 350 km au nord de la frontière mauritanienne. Dakhla est située à l'extrémité d'une presqu'île dont le grand bras de sable enlace amoureusement l'océan Atlantique, pour former une baie calme aux eaux claires de 40 km de long et de 3 à 6 km de large, est en fait un écosystème protégé des courants et battu par les vents, dans laquelle, les dunes de sable sont “pied dans l'eau”. C'est surtout en survolant la région, que l'on s'aperçoit de la géographie exceptionnelle : des côtes droites sur des centaines de kilomètres avec des plages de sable fin doré, des falaises hautes d'une vingtaine de mètres ouvrant sur des plateaux désertiques à perte de vue, des vagues gonflant avant de se casser, des eaux limpides laissant apparaître des bancs de poisson foisonnants…
Une ville discrète et cosmopolite Il n'y pas beaucoup de touristes encore, dans la région. Mais sur le peu qu'on rencontre, bien des nationalités sont représentées. Surtout des Européens : Français, Néerlandais, Suisses, Irlandais, Suédois, et même une Indienne, chargée de mission pour l'ONU… Surtout des touristes troisième âge : un couple de retraités suédois logés dans le camping. De jeunes surfeurs néerlandais installés dans un vieux van, un papa français, fan de sport de glisse, venu initier ses deux enfants au kitesurf… Enfin, l'Irlandais, d'origine marocaine, n'est autre que le très professionnel directeur de l'hôtel Sahara Regency, le seul 4 étoiles de la région, qui accueille, tout au long de l'année, les représentants de l'ONU. Dans cette ville administrative et de garnison, un habitant sur deux est un fonctionnaire ou assimilé, surtout des Marocains du Dakhil (Maroc intérieur), qui se sont installés dans la région. Les Sahraouis de souche semblent minoritaires. Ils ont souvent des postes de responsabilité “symboliques”, comme la direction des agences culturelles ou touristiques et parlent la langue hassanie. Les femmes, elles, étonnent par leur émancipation, héritée d'une ancienne tradition matriarcale. Les pêcheurs sont également nombreux. Brahim, par exemple, qui a longtemps été ouvrier dans la charpente métallique à El Jadida, à 100 Km au sud de Casablanca, s'est reconverti à la pêche et a émigré il y a 10 ans. Aujourd'hui, il est son propre patron, et a surtout, très sensiblement augmenté ses revenus… Les eaux poissonneuses de la côte atlantique marocaine font de cette région un véritable trésor halieutique. En haute mer, les bateaux-usines européens et japonais pêchent le thon sous concession marocaine. Sur les côtes, les centaines de floukates (barques de pêche artisanales bleues) bravent les vagues pour remplir leurs filets de poisson pélagique. Dans ce même port, de gros porteurs chargent des cargaisons de produits congelés destinés à l'Europe ou à l'Amérique Centrale. Cela dit, pour le fun, Dakhla n'est pas vraiment l'idéal… Les infrastructures et les attractions touristiques sont encore très limitées dans la région. Pour l'instant, il n'y a que le camp Dakhla Attitude qui tire profit du potentiel nautique de la lagune. Le club a été fondé par Rachid Roussafi, premier windsurfer marocain ayant participé aux J.O de Sydney en 2000. Rachid, bel athlète au look inédit du Windsurfer berbère, est fidèle à sa double identité : peau travaillée au soleil, cheveux blonds au vent, lunettes de soleil… le tout bercé par un accent berbéro-surfeur assez inédit.
Par contre, les excursions nature ne manquent pas : visite de la dune blanche, observation des oiseaux - les oiseaux migrateurs, des flamants roses notamment, font escale dans la baie avant de continuer leur périple - douche à l'eau chaude soufrée aux vertus thérapeutiques de la source Asmae, visite en zodiac de l'île du crocodile… Au coucher du soleil, les moniteurs du camp proposent soit de participer à leur match de foot en plein désert, soit de taper quelques balles avec de vieux clubs de golf, dans ce bunker infini qui se transforme en parcours saharien improvisé.
L'indépendance, une préoccupation lointaine… Aujourd'hui, Dakhla est une ville sereine et paisible. Certes la présence militaire y est forte, comme toutes les villes de garnison, mais elle est beaucoup mieux lotie que la plupart des villes marocaines de sa taille : centrale thermique, centrale de désalinisation d'eau, aéroport, nouveau port de pêche, routes de qualité, infrastructures scolaires et hospitalières… Hassan II a indéniablement beaucoup investi dans cette région, et la population lui en est plutôt reconnaissante. Mais depuis quelques années, la ville a été un peu oubliée et sa gestion négligée. Ce n'est qu'à l'approche de la visite de Mohammed VI, l'année dernière, qu'elle a été reprise en main.
Daoud, le chauffeur de l'hôtel, sahraoui bien typé, semble avoir une affection sincère pour le nouveau roi : “Il est venu nous rendre visite, alors que personne ne vient nous voir ici, à l'extrémité du pays. Je l'ai vu tourner dans la ville, aller au contact des habitants de Dakhla, leur poser des questions sur leurs conditions de vie… Cela nous a vraiment fait plaisir”, raconte-t-il. Quant au front Polisario, il a bien mauvaise presse. Les nouvelles venues de Tindouf (où de nombreux habitants de Dakhla, comme dans tout le Sahara, ont des membres de leur famille) y sont pour quelque chose : vie dure dans des conditions sanitaires difficiles, sous des tentes, sans activité économique, commerce ni emploi…
De temps à autre, une mine anti-personnelle explose aux abords de Dakhla, après qu'un pauvre nomade sahraoui a marché dessus, s'étant aventuré en dehors des sentiers battus avec son chameau. Un rappel, comme il y en a de temps à autre, du fait que les troupes du Polisario, il y a 15 ans, étaient venues combattre les forces armées royales aux portes de la ville… La question de l'indépendance se pose avec moins d'acuité ici que dans le reste du Sahara. D'abord parce que la ville, est plutôt cosmopolite et que ceux du “Dakhil” y sont prépondérants, ensuite parce que, on l'a vu ailleurs, l'indépendantisme se nourrit surtout des difficultés économiques. Or il ne semble pas y en avoir tellement, dans cette petite ville tranquille aux confins du désert… Miracle imputable au Maroc ? Ce n'est pas si simple. “L'économie de la région est clairement subventionnée, lâche un jeune cadre du Dakhil, entre deux phrases. Ce sont les salaires des fonctionnaires et des soldats qui font tourner les commerces. Il n'y a pas d'ambiguïté : le Maroc a choyé les gens d'ici pour les séduire. Et ça a l'air de marcher…”. Il poursuit : “Cette politique tout aussi généreuse qu'intéressée, sème subrepticement la marocanité dans l'esprit des générations montantes, ce qui fera probablement, à terme, pencher la balance en faveur du Maroc”.
L'ONU a longtemps cherché à déterminer si les sahraouis avaient, avant l'occupation espagnole, fait allégeance ou non au Sultan du Maroc, si leur territoire était ou non rattaché au Maroc… Mais la population, manifestement, s'en fiche. Pour elle, le plus important est que celui qui aura la souveraineté sur cette région soit à la hauteur de la gestion d'un territoire aussi grand, et soit en mesure d'offrir des conditions de vie décentes et un réel bien-être aux habitants. Les investisseurs, en tout cas, n'ont pas attendu, pour affluer, que “l'ONU entérine la marocanité de fait” de Dakhla.
On constate, d'ores et déjà, que des entreprises de pêche de Laâyoune, ont monté d'importants entrepôts frigorifiques, des entreprises agro-alimentaires d'Agadir ont monté des cultures en serre de tomates, et le bruit court qu'un important industriel Rbati serait en train d'étudier un projet touristique dans la lagune…