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1. Une brève histoire de la ville
L'essor casablancais
"Une base pour l'étranger: telle fut la fonction historique de Casablanca (...) Sans l'étranger, Casablanca serait sans doute resté un tout petit village, tout au plus un souk important". F. Joly
Casablanca est une ville récente. Elle est contemporaine d'un choc (plus que d'une rencontre) de cultures et de sous-cultures. Ce qui ne veut pas dire que cette ville n'ait pas d'ancêtre fondateur. Les historiens s'accordent à nommer "Anfa" le site ancien de la ville. Aujourd'hui, Anfa désigne un quartier résidentiel de luxe. Mais on retrouve évoqué le nom d'Anfa dans des textes du XIème siècle, faisant remonter ainsi sa fondation (par les Zénètes) à la même époque que celle de Salé . Léon l'Africain la mentionne également comme une petite ville, qui, au XVème siècle, pratiquait la course. En représailles, les Portugais, à la fin du siècle, décident de l'attaquer, 50 navires et 10 000 hommes à la charge. Les habitants d'Anfa, n'étant pas en mesure de défendre la ville, la désertent définitivement pour Rabat et Salé. La ville sera détruite et restera inhabitée pendant trois siècles.
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En 1770, le sultan de l'époque décide de reconstruire cette place pour la préserver d'un débarquement de Portugais qui venaient de perdre alors la ville de Mazagan (El Jadida). La ville est appelée Dar El Beida . D'emblée, le sultan Mohamed Ben 'Abdallah la dote d'une mosquée, d'une medersa et d'un hammam pour la peupler en premier lieu de troupes militaires: la ville dès sa fondation attire une population non citadine, originaire de diverses contrées du Maroc, ce qui se reflétera notamment dans certaines constructions . S'il installe ses troupes, le sultan souhaite aussi faire de ce petit port un lieu de commerce international. Ce qui lui fait préférer le monopole espagnol de l'exportation de grains à celui des Génois. Cette vocation commerciale, bien qu'insufflée dès la naissance à la Maison Blanche et procédant d'une volonté de l'État marocain (Makhzen) de s'ouvrir au commerce maritime, rencontrera beaucoup de difficultés, à l'image des vicissitudes de l'histoire marocaine du XIXème siècle. Il faudra attendre 1831 pour que Dar El Beida renoue avec la vocation pressentie, mais cette fois-ci c'est Gênes qui est destinataire des principales exportations marocaines. Le volume des activités commerciales reste, somme toute, mineur ; en 1836, 3% des exportations maritimes du Maroc transitent par le port de Casablanca . Dès la seconde moitié du XIXème siècle, la ville commence à prendre place en tant que comptoir européen en Afrique du Nord. La France, par l'entremise de sociétés marseillaises, et l'Angleterre (qui a introduit le thé au Maroc) sont les principaux partenaires économiques. La France importe massivement de la laine de la Chaouïa et des céréales, l'Angleterre s'intéresse à la laine et au coton pour sa manufacture textile : dès la fin du XIXème siècle, des familles commerçantes de Fez s'installent comme représentantes de maisons mères à Manchester. En 1906, Casablanca est le premier port d'exportation du Maroc et la ville se peuple en conséquence ; de 700 habitants en 1836, elle passe à 25 000 en 1907 4. Le Maroc est encore théoriquement un pays souverain, mais à Casablanca, le contrôle économique est entre les mains des entrepreneurs français et anglais ; ils détournent l'interdiction de la propriété immobilière par l'entremise complaisante d'autorités locales (caïdales) ou par l'association avec des Marocains (protégés 5) du pays Chaouïa. La mainmise économique est d'autant plus accentuée qu'elle bénéficie de la coopération de certaines familles bourgeoises de Fez et de Rabat qui viennent commercer à Casablanca et qu'elle est encouragée par le Makhzen. Avant l'instauration officielle du Protectorat, existent les premiers signes du Casablanca des années 30 et 40. Présence d'étrangers dynamiques et des premières grandes familles citadines migrantes, exode de populations pauvres de la Chaouïa, des Doukkala, Tadla, du Souss et du Drâ suite aux années de sécheresse de la fin du XIXème siècle, la petite ville a ses aires périphériques de huttes (nouala) .
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La Chaouïa est dès la naissance de Casablanca la première région d'émigration et ses tribus sont les premières à mener la révolte dans la ville. Par deux fois déjà, et à des moments symboliques de la crise de l'autorité makhzenienne, les tribus bédouines entrent en rébellion et tentent d'assaillir Casablanca ; en 1794 et en 1795, les tribus s'étaient révoltées dans tout le pays Chaouïa et avaient attaqué Dar El Beida, qui avait été défendue et sauvée par les Espagnols. En 1907, la mainmise française sur Casablanca ne semble plus faire de doute. L'émeute générale paraissant imminente, la France et l'Espagne se mettent d'accord pour dépêcher des troupes à Casablanca afin d'assurer la sécurité de leurs ressortissants. Et le débarquement des hommes du Galilée en août 1907 provoque une rébellion sanglante . Il faudra alors s'enfoncer de plus en plus dans les plaines côtières pour "pacifier" les tribus de la Chaouïa. Tout le Maroc est entré en dissidence ouverte (siba), alors que l'autorité politique est en décomposition ; le frère du souverain régnant prend alors la tête du pays, mais la siba s'est généralisée, et Moulay Hafid pour imposer à tout prix son autorité, n'a d'autre alternative que d'en appeler, comme son frère, à l'aide de la France. Le 30 mars 1912 est signé le traité de Fez, par lequel la France s'est imposée en douceur, quoiqu'inexorablement, au Maroc; c'est désormais l'ère du Protectorat . C'est donc par les villes que le colonialisme pénètre au Maroc.
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Le contexte socio-politique du Maroc est indissociable de l'histoire de Casablanca, car la population marocaine de la ville vient de toutes les régions, des crêtes du Rif aux confins du Drâ. Elle a vécu tous les soubresauts économiques et politiques que le Maroc a traversé, et sa venue à Casablanca, outre la conséquence épisodique des années de sécheresse, s'explique pour une part par les péripéties historiques qui allaient amener le système colonial. Dar El Beida devient Casablanca, par l'infitah économique que les acteurs économiques et les grandes banques françaises (Schneider, Banque de l'Union Parisienne, Banque de Paris et des Pays-Bas) décideront.
2. Casablanca à la veille du Protectorat 3.1. Le plan Prost 3.2. La vision d'Écochard "Si l'on en juge par ses ambitions, son aspect social et sa vision globaliste des problèmes, le plan Écochard était un chef-d'oeuvre." M'hamed Dryef, Édification d'un État moderne. 4. De la ségrégation spatiale à la hiérarchie sociale; mouvements de modernisation 4.1. 1956-1970 ; l'aménagement conjoncturel 4.2. Une période décisive, la décennie 70 5. 1980-1990 : le "nouvel urbanisme" 5.1. Le schéma directeur et l'organisation administrative du Grand Casablanca 5.2. Ben M'sik, réhabilitation d'un quartier périphérique
La cité d'avant le Protectorat français n'est qu'une petite ville, répartie en trois quartiers distincts :
- la médina, aujourd'hui vieille ville (medina qadima) de Casablanca, c'est le site qu'a choisi de ressusciter le Prince en 1790, en fortifiant les murs qui donnent sur la mer par une place des canons (sqala). Située sur la partie Est et Nord-Est de la ville, la médina recueillait bâtiments administratifs (tribunal, douane, consulats étrangers) et demeures citadines (résidences du Gouverneur, des Européens, des fonctionnaires et principaux commerçants de la ville). La topographie de cette partie musulmane de la ville est conforme au type urbain de la médina arabe, à savoir des ruelles plutôt que des rues, des impasses plutôt que des places, et une structure compacte, concentrique plutôt que celle linéaire ; or, notre médina est contemporaine, précédant de justesse l'urbanisation récente...comment donc expliquer la référence, en tous cas médiévale, du modèle citadin, d'autant que, rappelons-le, son édification n'a pas été le fait d'une population citadine ? La seule explication historique de cette coïncidence serait que la médina du siècle dernier se serait faite sur les vestiges de la cité portuaire d'Anfa, sur le suivi des traces de la ville précédente. Dans ce cas-ci de l'hypothèse historique, nous aurions alors affaire à une cité d'essence traditionnelle, constituant pour la première et dernière fois une référence historique à la ville démesurée d'aujourd'hui. Ainsi pour André Adam, la vieille médina représenterait donc le noyau ancien de la ville d'Anfa.
- le mellah, situé au Sud et Sud-Ouest de la ville, accueillait la population juive marocaine. Il n'en subsiste actuellement qu'une petite partie, contiguë à la médina. La tendance des migrations de juifs d'Azemmour, de Rabat, et d'autres villes côtières, amorcée au siècle dernier a connu une accélération particulière durant le premier tiers du XXème siècle. Longtemps avant la création d'Israël, les juifs marocains ont quitté leurs terroirs d'origine, attirés par les activités mercantiles des villes portuaires et les possibilités qui en découlaient ; leur rôle traditionnel d'intercesseurs entre acheteurs européens et commerçants musulmans a trouvé là un terrain de prédilection, d'autant que le droit de protection était susceptible de les concerner directement. Le mellah de Casablanca n'a bientôt plus suffit, car dès 1926, Casablanca devient la première ville juive du pays ; La médina (intra-muros) et les quartiers qui lui sont contigus (ancienne médina extra-muros) recueillent alors une population mixte, formée d'israélites et de musulmans, qui n'habite pas encore les quartiers européens, et qui fait bon ménage jusqu'en 1947-1948. Après cette date, la migration vers Casablanca n'est plus qu'une étape pour Israël, le nouvel État proclamé en Palestine : le mouvement déclenché par la colonie de peuplement ainsi constituée aura pour conséquence d'absorber une des plus anciennes populations du Maroc. En termes de flux migratoires et de mouvement dans la ville, la migration des juifs marocains vers Casablanca a précédé celle de leurs compatriotes musulmans, et celle vers Israël devance le départ de la population européenne.
- le quartier de bidonvilles n'existe pas encore, mais la baraque se retrouve sous sa forme initiale, c'est-à-dire l'habitation rurale. C'est le quartier des tnaker où vit au Nord et Nord-Ouest de la ville la majorité de la population marocaine, dans quelques maisons en terre, des cabanes en roseaux et une multitude de huttes (nouala). L'espace de la ville est aéré par beaucoup de jardins et de vergers. Les tnaker accueillent les populations migrantes. La ruralité de cette zone d'habitat est évidente, tout autant que son imminente prolétarisation : le quartier industriel naissant à Roches Noires appelle une main-d'oeuvre bon marché, non qualifiée qui sera encadrée par les ouvriers espagnols, italiens, français... Avant donc la mise en place d'une politique d'urbanisme, la ville équivaut à l'ensemble de trois quartiers (medina-mellah-tnaker), plus la zone réservée aux Européens constituée de camps militaires (1907) et le souq. Mais très vite ce noyau sommaire de ville va s'étendre, spéculation aidant , enclenchée par les débuts de l'industrie et l'arrivée de plus en plus nombreuse d'Européens.
3. Urbanisme colonial ; l'approche Lyautey
Le premier acte d'urbanisme colonial à Casablanca est l'agrandissement du port, l'année même de l'instauration du Protectorat. Cette décision est prise par Lyautey, et le choix ne doit pas beaucoup à la géographie du site casablancais mais surtout à l'essor du grand capital français au Maroc. Le projet doit aboutir à un port de 140 hectares avec deux jetées longues de plus de 1500 mètres. Le choix du port indique une fois encore l'option strictement capitaliste 16 de la France dans la construction de la ville; en effet, malgré la présence à Casablanca de la plus importante communauté française du Maroc, c'est Rabat qui est choisie pour le siège (politique) de La Résidence 17. Le transfert de la capitale politique du royaume de Fès à Rabat va de pair avec le choix de la capitale économique casablancaise. L'axe Casablanca-Rabat va en outre s'étendre jusqu'à la région du Gharb par la création de Port Lyautey (aujourd'hui Kénitra), destiné à abriter une base militaire. C'est à partir de ce moment là que le Maroc va connaître un déséquilibre structurel, étant donné la concentration croissante de population sur une superficie représentant moins de 1% du territoire national.
Cette division des villes selon l'activité économique, la décision politique et l'impératif militaire présente une symbolique de première importance ; jusqu'à nos jours cette question de primat de statut (politique sur l'économique) des villes fait problème, bien au-delà d'une classification socio-culturelle des villes en cités hadaria et makhzania : même la population étrangère à Casablanca en arrive à se révolter en 1913, du désarroi provoqué par le délabrement d'une petite ville mal lotie, constamment en chantier, et sans hygiène publique...
En 1914, la première législation en matière d'urbanisme est promulguée par décret (dahir), elle précédera en cela la réglementation française qui ne verra le jour qu'en 1919 (Loi Cornudet).
Avec le protectorat, il fallait désormais construire pour la population européenne, en même temps qu'ordonner le bâti déjà existant. Lyautey choisit l'expérience de l'urbaniste Prost pour concevoir le plan d'urbanisme de Casablanca. Ce plan devait obéir au principe que Lyautey recommandait sur la question des villes au Maroc : fort de son expérience algérienne, d'un sens esthétique marqué par l'exotisme orientaliste et de la nécessité impérieuse d'administrer efficacement les villes marocaines, il tenait fermement à maintenir une ségrégation des types d'habitat, de manière à ce que coexiste au sein d'une même ville, deux cités, l'européenne et l'indigène. Ce principe lyauteyen, selon lequel il fallait faire évoluer de manière duale deux sociétés culturelles, s'argumentait de facto par un respect de la culture autochtone . Il trouvait également une solide argumentation dans le courant culturaliste de l'urbanisme. Mais le fameux respect, invoqué dans la conjoncture du moment colonial, avait une valeur démonstrative incontestable ; l'action poursuivie devait aboutir à transformer l'élite traditionnelle en l'attirant autrement que par la répression à la civilisation du "progrès". En un sens cela réussit, mais la réaction attendue fut tout à fait différente de celle escomptée ; au lieu d'être subjugués, les Marocains étaient révoltés, et allaient lancer le mouvement de lutte national qui, à l'instar du fait colonial, partait de la ville. Néanmoins, ce principe d'urbanisme colonial au Maroc impliquait une stratégie géo-culturelle de première importance.
Prost appliqua la consigne de la "séparation complète des agglomérations européenne et indigène" dans son plan, mais dans sa réalisation n'y réussit pas. Il décida de fixer définitivement l'emplacement des zones d'activités et de résidence : le commerce et l'industrie allaient avoir leurs quartiers implantés à l'est tandis que les quartiers résidentiels seraient localisés à l'ouest. Entre les deux pôles de la cité moderne devaient se situer les zones d'habitat de la population musulmane. Comme la médina ancienne était déjà saturée, des quartiers extra-muros s'étendaient vers l'ouest en même temps que l'axe de la route de Marrakech était occupé par une quantité de commerces et d'ateliers d'artisanat. En 1917, Prost envisageait de construire une nouvelle médina (medina jadida) proche du palais dont le roi projetait la proche construction. L'emplacement de cet ensemble est un vaste terrain privé dont la cession allait accélérer l'édification de cette partie de la ville. Mais, hormis le quartier du roi (derb sidna) , l'aménagement de la ville a surtout concerné les quartiers d'habitat européen. D'un point de vue d'ensemble, le plan Prost projetait l'aménagement d'une ville sur un domaine de 1000 hectares, prévu pour une population de 150 000 habitants. Ce qui avait paru hors de proportion en 1914-1918, allait bientôt s'avérer insuffisant ; dès 1921, Casablanca atteignait une population globale de 97 000 habitants dont 62 000 Marocains.
En 1923, Prost quitte le Maroc. Ses options resteront pour autant valables du point de vue du Service de l'Urbanisme. Mais sur le terrain casablancais, la conjoncture de l'entre- deux guerres marquée par la crise économique de 1929, et le déferlement des petits paysans vers la ville, rendront rapidement caduques les prévisions de Prost. Au niveau des extensions prévues par le plan Prost, rien n'aura été respecté : la spéculation sur les terrains gèle l'espace intermédiaire entre des lotissements situés en bordure de mer et l'intérieur des terres. Il s'en suit alors une dispersion des lotissements privés. D'où un accroissement démesuré et chaotique de la ville .
L'entre-deux guerres voit s'amplifier la tendance à l'exode rural, couplé, jusqu'en 1936, principalement à la colonisation agraire (menée de manière extensive ) et à la construction des villes nouvelles ; les petits propriétaires terriens voient leur terres expropriées, rassemblées et constituées en vastes domaines qui transforment une agriculture de subsistance en instrument de production à grande échelle. S'ils ne se convertissent pas en ouvriers ruraux ou au métayage, ils émigrent massivement en ville où l'édification de quartiers européens nécessite une main-d'oeuvre abondante et bon marché. D'où l'emplacement des bidonvilles "spontanés" qui se situent en général près des lieux nouvellement construits. Condamnés par la loi (dahir du 8 juillet 1938) les grands bidonvilles, tels ceux de Ben M'sik ou Carrières Centrales, sont issus de déplacements puis regroupements des petites zones d'habitat précaire ; pis encore, ces grands ensembles de bidonvilles sont eux mêmes déplacés par les autorités publiques, suivant que la ville s'étend (Karyan Ben M'sik quatre fois jusqu'à l'Indépendance) ou se densifie (Karyan Centra quatre fois également). Ainsi, par exemple, le premier emplacement du bidonville de Ben M'sik se trouvait dans les années 20 en lieu et place du quartier des Habous.
De 1936 à 1952 le mouvement vers la ville prend encore plus d'importance, en raison des années de sécheresse (1936, 1937, 1939 et 1945) et de la reprise de l'investissement urbain après la seconde guerre mondiale . Que reste-t-il du plan Prost ? "Sa marque ne s'étend guère au-delà du périmètre 1920 d'une ville qui depuis a multiplié par 6 sa population..."
Il faudra attendre l'après-guerre pour que soit tentée une entreprise urbanistique significative et régulatrice de l'urbanisation pléthorique de Casablanca. Les administrateurs du Protectorat font appel à un homme, qui, dès sa venue va bouleverser les idées reçues sur la ville. M. Écochard débarque à Casablanca en 1945, empreint des recommandations de la Charte d'Athènes et du courant progressiste de l'urbanisme... Il la quittera en 1953, alors qu'il n'a pas fini sa tâche, tout en ayant pris la peine de lui consacrer un livre, un rapport entrepris comme roman d'une ville... A Casablanca, on n'a pas pardonné à l'urbaniste une vision globale, prospectrice (en d'autres termes, poétique ) de l'espace urbain qui allait à l'encontre des intérêts d'un lobby tout puissant, celui des spéculateurs immobiliers. Et c'est ce qui précipitera le départ d'Écochard.
Écochard propose un plan d'aménagement qui doit tenir compte de la croissance désordonnée de la ville ainsi que du cours général de l'urbanisation au Maroc 30. Priorité est donnée d'abord aux villes moyennes et aux agglomérations rurales dans l'aménagement du territoire, afin de réguler l'exode rural tout en limitant la migration vers Casablanca. Concernant Casablanca, le plan Écochard prévoit l'extension de la ville sur l'axe Casablanca-Mohammedia (comme "combinat"), pour former à l'avenir un ensemble urbain, relié par un tissu industriel. La séparation des zones d'habitat selon l'ordre spatial n'étant plus de mise, d'autant que le mouvement d'indépendance nationale était bien déclenché, il s'agit désormais d'attirer l'élite indigène au mode de vie représenté par la villa et l'appartement. Concernant l'habitat marocain, une trame 8 x 8 mètres fut proposée comme base d'un bâti évolutif à partir d'une cellule (deux pièces/cuisine/W-C. + cour) : la "trame Écochard" est d'autant plus novatrice qu'elle concerne l'immeuble aussi bien que le bidonville. Posée à grande échelle, cette trame réduit les coûts financiers, mais le montage financier (semi-public) de l'opération n'a pas pu être mené à bien.
Le travail entrepris à Casablanca par Écochard s'inscrit dans une certaine conception de l'urbanisme, de type évolutionniste, éminemment liée au concept de modernisation, en ce sens qu'il se veut immédiatement (et pour longtemps) opérationnel dans les villes du Tiers Monde. Comment ? En assurant bien-sûr des équipements urbains, mais plus particulièrement les équipements infrastructurels. Travailler à une trame d'équipements de la cité, quelle que soit son étape de croissance, cela reste l'aspect majeur de l'approche d'Écochard. Dans ce que proposait Écochard pour Casablanca, il y a une éthique générale et généreuse et une pratique technocratique agressive. Entre les deux, le pont était trop faible pour consacrer à terme le plan d'Écochard. D'autant que l'urbaniste, dans le cadre de ses responsabilités, était en train d'opérer une mise à niveau entre urbanisme et aménagement du territoire. Pour le comprendre, il faut saisir l'importance que l'urbaniste donnait à la planification des voies de circulation . D'où l'effet retour de ce couplage serré et à très haute échelle entre urbanisme et planification du territoire ; l'"urbanité" casablancaise, avec son caractère pléthorique (exprimé bien avant l'action de Prost), s'est traduite par un espace urbain éclaté. L'ayant néanmoins prévisualisé, Écochard se risque à "penser" la fragmentation de l'espace, pour mieux l'organiser et en prévenir les problèmes dans le scénario d'une ville coloniale. D'où "l'idée directrice" de son plan d'urbanisme : l'application du zonage 32. Et encore une fois, ici Écochard n'a fait qu'enrichir la conception prédéfinie par son prédécesseur . Mais il faut reconnaître que sur le terrain, l'application du zonage et la définition de l'autoroute urbaine segmentent un espace urbain déjà passablement dispersé. La tendance ségrégative (ou spécialisée) de l'habitat demeure malgré tout dans l'urbanisme d'Écochard, même si parallèlement il y a une avancée certaine de l'habitat social. Pour nous, la déficience tient à l'ambiguïté pour l'urbaniste de penser la ville coloniale, en l'orientant dans le même temps à partir d'une culture nationale et d'une modernisation socio-politique.
Contrairement au Casablanca de Prost, celui d'Écochard est ancré dans la durée, même si celle-ci s'inscrit dans une représentation du temps exogène et progressiste . Cette conception originale, ambitieuse de la polis du XXème siècle conçue pour une ville de développement colonial (dont on suppose implicitement la croissante forte et soutenue) allait être combattue par ceux même qui avait appelé l'urbaniste au chantier. Les raisons de l'échec sont riches d'enseignements, confrontées au projet urbanistique en lui-même ; les politiques urbaines qui en découlent, peuvent-elles se substituer à la politique globale, contrer la logique spéculative sur le foncier, et cadrer des pratiques urbaines "spontanées"?
Par la suite, Écochard a systématisé cet urbanisme dans une réflexion globale sur les villes du Sud. Immédiatement après Casablanca, on le retrouvera à l'oeuvre à Karachi. S'il a, dans une certaine mesure, échoué au sein de l'administration coloniale, il a en tous cas soulevé un problème toujours d'actualité en matière de politiques urbaines au Maroc ; celui de l'habitat du plus grand nombre.
Après l'indépendance politique obtenue en 1956, les migrations internationales des populations européenne et juive marocaine sont désormais inéluctables et irréversibles. Les villes du Maroc déplacent leur centre de gravité (ce que n'avait pas pris en compte l'aménagement d'Écochard, puisque celui-ci travaillait sur une ville coloniale), et par là même, la ségrégation spatiale promue par l'urbanisme colonial va se transformer en ségrégation sociale promue par le niveau de vie. Les Européens quittent définitivement les quartiers qui leur étaient proposés, et l'élite citadine marocaine les remplace dans ces logements d'un nouveau type ; les juifs marocains sont de plus en plus nombreux à émigrer et donc à vider le mellah et la vieille médina, bidonvillois et migrants ruraux s'entassent dans la médina jusqu'à taudification. Parallèlement à ces mobilités multiples de population, le courant de l'exode rural prend de plus en plus d'importance. Le paysage social de la ville s'ancre comme auparavant dans une hiérarchie d'habitat et de quartiers. Le développement séparé des communautés durant le Protectorat relevait essentiellement d'une option politique ; sur le terrain, cela se traduisait par un éclatement physique de la ville, un assemblage discontinu de quartiers plus ou moins achevés. Mais à l'Indépendance, la mise en place d'un nouvel ordonnancement social au sein de la ville va finalement traduire une détermination économique. Cette transformation touche également, et c'est d'autant plus marquant, les villes traditionnelles du Maroc. Le cas d'une cité historique comme Fès est à cet égard révélateur 37.
Certes, l'élite marocaine avait commencé à investir les quartiers résidentiels de villas (le Polo) avant 1956, mais le phénomène n'était pas général. On trouvait encore les notables casablancais bien implantés à Derb Sultan, au quartier habous, aux alentours immédiats du palais royal. La conquête par étapes (C. I. L., Anfa) des quartiers en direction de Aïn Diab s'est faite au fur et à mesure de la conséquente fortune de ces nouveaux demandeurs de logement. L'attraction manifeste d'un nouveau genre de vie s'impose dans des attitudes nouvelles face au travail (dans les quartiers de type européen), au déplacement dans la ville (la voiture), à la conception de l'habitat (le confort moderne). La médina, délaissée par ses premiers habitants ayant opté pour des migrations interurbaines, enfle alors en densité humaine, sous la pression, déjà ancienne à Casablanca, de nouveaux arrivés en ville. Le bidonville (qui a par ailleurs représenté un bastion de la résistance armée) se sature par une parcellisation intensive, ou se développe en petits quartiers (douars) sur d'autres sites, dans les poches de quartiers résidentiels.
Les travaux pionniers de M. Naciri ont indiqué clairement la voie pour une meilleure compréhension de l'administration territoriale au Maroc. Quel est l'historique des rapports entre une masse d'usagers et une poignée de professionnels de l'aménagement, ou plus précisément comment faire l'histoire des relations entre politiques rurales/urbaines et société globale ?
De l'indépendance à nos jours, le monde rural aussi bien que les villes marocaines ont été traversés par des crises, marquées par des événements traducteurs de mouvements sociaux.
La priorité donnée dès les premières années de l'Indépendance au monde rural permet, selon la conception de ce type d'aménagement, de freiner l'exode rural en s'attachant le plus possible à fixer les populations sur place. A l'indépendance, le fait marquant de la décennie 50 en matière d'urbanisation est le développement de l'habitat sous-intégré, habitat du plus grand nombre et des plus pauvres. L'État marocain considère que la solution à apporter au problème de l'habitat précaire constitue un investissement improductif en termes de croissance économique. En fait, les dimensions du problèmes se révèlent être quelques-unes des conséquences majeures du développement colonial (déstructuration du monde rural, désintégration des villes marocaines), et le jeune État indépendant n'est alors aucunement préparé à maîtriser la croissance urbaine.
En 1965, Casablanca connaît une émeute qui inscrit désormais le mouvement urbain dans un type nouveau de dynamique sociale. Celle-ci met en scène des acteurs sociaux nouveaux (les jeunes), issus du processus de modernisation du pays, à propos d'une cause également nouvelle (l'enseignement), fruit de la politique de développement économique et social. A l'origine, les jeunes entament une grève concernant des revendications relatives à l'enseignement. Ce mouvement urbain est finalement très vite réprimé, mais il induit une réorientation de l'aménagement du territoire, en vue d'une meilleure concordance entre planifications rurale et urbaine. La prise de conscience est d'autant plus marquée, que le manque de considération des coûts sociaux de l'urbanisation (qui a prévalu, en partie, dans les choix d'une priorité de l'aménagement rural, peu de temps après l'indépendance) trouve écho dans les résultats du recensement de 1971 : le taux de croissance annuel moyen de 1960 à 1971 est de 3,5 % pour Casablanca, quand celui de la même période pour l'ensemble du Maroc atteint 4,3 %, faisant passer le taux d'urbanisation de 29,15 % (1960) à 35,2 % (1971) .
La décennie 70 voit la création d'un ministère de l'habitat et de l'urbanisme, et cette période permet à l'État marocain de mettre en place une politique du logement à partir de son assiette foncière. Elle est destinée principalement aux couches moyennes, porteuses selon lui d'une force motrice du développement. Mais cette politique, aussi ambitieuse soit-elle, une fois ses réalisations traduites en nombre de logements fournis, ne touche en fin de compte qu'une partie de la catégorie sociale moyenne . Pourquoi ? Malgré le fait qu'il y a eu parallèlement une assez forte accession à des terrains proposés par l'État, ce sont les premiers arrivés qui sont les premiers servis, et les "clandestins" sont les habitants qui n'ont pas pu bénéficier de lots de terrain. Ensuite, l'accès aux modes de financement officiels n'a concerné qu'une fraction des couches moyennes, la upper middle class. Enfin l'acquisition officielle d'un terrain ou d'un logement construit passe par une procédure longue et complexe , et qui ne peut en conséquence toucher une majorité des couches moyennes, la lower middle class. Celle-ci et la upper poor class préfèrent passer par d'autres filières de construction, pour des questions de financement, de disponibilité de terrain sur le marché, ou de contournement de la procédure d'autorisation en particulier pour les travailleurs émigrés. La rapidité du mode d'accès au logement, et la facilité du mode de financement démontrent une adaptation certaine aux conditions socio-économiques urbaines.
La décennie 70 est doublement importante du point de vue de la question du logement puisqu'elle voit, en même temps qu'une promotion immobilière encouragée par l'État, la naissance et le développement d'une urbanisation massive dite "clandestine" sur un courte période. Les années 70 restent généralement le cadre temporel où a commencé et s'est achevé un phénomène massif de production de logement par l'État. Cette période a correspondu, pour les pays du Tiers Monde issus des indépendances politiques des années 50 et début des années 60, à l'effort de jeunes États pour asseoir une base sociale à partir de leur action en direction des couches moyennes de la population. Les politiques sociales ne sont plus considérées comme improductives, d'autant qu'elles ne concernent pas les plus pauvres des habitants de la ville. Et si l'effort important qui a été consenti par l'État s'est révélé insuffisant à conjurer la crise du logement dans les villes marocaines, c'est d'une part l'ampleur du déficit en logements à combler, et d'autre part certains choix préférentiels de l'urbanisme officiel qui peuvent l'expliquer.
La décennie 70 correspond aussi à une période de forte migration transnationale. La main-d'oeuvre s'exporte sans restriction à destination de l'Europe ainsi que vers certains pays arabes (spécialement dans les États bédouins de Lybie, d'Arabie Séoudite et des émirats du Golfe). Et la présence à l'étranger d'une importante population immigrée n'est d'ailleurs pas sans incidence sur le cours de l'urbanisation "clandestine". Ainsi dans ces nouveaux quartiers "non-réglementaires", une part importante des logements est le fait de travailleurs émigrés. Ceux-ci, à partir du surplus qu'ils dégagent de leur travail, investissent dans l'habitat soit pour s'assurer un logement définitif, soit pour bénéficier d'une rente immobilière.
A l'instar de l'ensemble des villes en développement, Casablanca est devenue mégalopole sans que son administration n'ait pu prévoir ni maîtriser sa croissance. Ce n'est qu'au sortir de la décennie 70 que les autorités publiques commencent à mesurer l'ampleur de l'urbanisation casablancaise et ses implications socio-politiques. Pour le pouvoir politique, parallèlement à la nouvelle action urbanistique, il est également devenu impératif de situer Casablanca et son image aussi bien sur le plan national qu'au niveau international.
L'image de marque casablancaise va être tout de même contrariée par les émeutes de 1981 et 1984. La fin de la décennie 70 est l'occasion d'une prise de conscience. Pour ce qui est des bidonvilles, la Banque Mondiale mène au Maroc des études socio-économiques en vue de proposer la restructuration des principales zones sous-intégrées. La préoccupation officielle de la Banque est simple ; par une "solidification" progressive des bidonvilles, il s'agit d'abord de promouvoir le niveau de vie des populations.
A Casablanca, la nécessité de réorganiser l'organigramme politico-administratif s'impose de plus en plus du fait de l'ampleur que prend la ville. Le recensement de 1971 donnait pour Casablanca une population de 1,5 million d'habitants, et les prévisions pour 1982 sont de l'ordre de 4 à 5 millions d'habitants.
Au cours des années 70, l'achèvement de l'autoroute urbaine casablancaise avait finalement créé une frontière au-delà de laquelle les quartiers populaires ne relevaient plus tellement de la ville proprement dite, mais plutôt de l'urbanisation "clandestine", de l'habitat pauvre et anarchique . Dix ans plus tard, les autorités publiques réalisent qu'il est impératif de transformer un paysage urbain éclaté, en intégrant au mieux les quartiers périphériques et leur population. La gestion urbaine avait été jusqu'alors marquée par une mauvaise coordination du fait même du découpage administratif. Comprenant la difficulté d'agir dans le cadre des institutions existantes, les autorités publiques projettent de réguler l'urbanisation par le biais d'une décentralisation administrative parallèlement à une centralisation des décisions en matière d'urbanisme.
Les émeutes survenues au mois de juin 1981 viennent confirmer l'urgence de certains aspects socio-politiques de l'urbanisation casablancaise. Au mois de juillet de la même année, il est fait appel à l'architecte parisien Michel Pinseau pour la réalisation d'un schéma directeur susceptible de jeter les grandes lignes du "nouvel urbanisme" . Et les résultats du recensement de 1982 révisent à la baisse les prévisions alarmantes concernant la population casablancaise ; avec 2,3 millions d'habitants en 1982, la capitale économique du Maroc concentre 12 % de la population marocaine pour 50 % de l'activité économique du le pays .
Dès 1981, Casablanca est divisée administrativement en cinq grandes préfectures (Ben M'sik-Sidi Othman, Aïn Chock-Hay Hassani, Casablanca-Anfa, Aïn Sebaa-Hay Mohammadi et Mohammedia Zenata ), et à partir de 1984, la ville est contrôlée au niveau urbanistique par un centre de contrôle et de décision, l'Agence Urbaine de Casablanca. Le pari est ambitieux : créer une émulation entre les différentes préfectures pour une meilleure gestion urbaine et dans le même temps contrôler de manière la plus absolue possible le développement urbain grâce à la "structure d'orchestration" de l'Agence urbaine. Le but ultime de cette restructuration casablancaise est de donner une nouvelle image de la ville, conforme à celle de l'ordre politique marocain.
Le schéma directeur proposé par l'équipe Pinseau est un document présentant les grandes options du développement urbain valables pour une période de vingt ans. 98 000 hectares ont été retenus pour la croissance de la ville, selon le schéma linéaire précédemment défini par Écochard. Les points les plus importants de ce document sont l'extension urbaine vers Mohammedia (plutôt que vers El Jadida), l'amélioration des transports, la répartition des équipements centraux (universités, hôpitaux), enfin la mise en place d'un outil de gestion et de contrôle du développement urbain.
Dans le cadre du rapport justificatif du schéma directeur de Casablanca, l'identification des problèmes urbains est tout à fait convaincante. Il est constaté tout d'abord l'insuffisance des équipements urbains. Le retard des équipements viaires (principalement travaux de voiries et réseaux d'assainissement) par rapport à l'extension du périmètre urbain se traduit par un déficit foncier. La pénurie de terrains équipés se traduit en outre par une densification progressive de l'espace urbain . Or cette densification profite essentiellement aux principaux producteurs du logement : propriétaires fonciers, lotisseurs et collectivité publique . La production insuffisante de logements et l'inadaptation du mode de financement pour l'accès au logement figurent également parmi les constats relevés dans le rapport justificatif.
Au niveau des activités urbaines, le schéma directeur constate la déficience des transports publics . Avec une voiture pour 20 habitants et un autobus pour 4 000 habitants, l'automobile et l'autobus assurent chacun 17 % de la mobilité totale. Et 75 % des déplacements ont pour motifs le travail ou l'école. Près de 50 % des déplacements scolaires et 25 % des déplacements vers les lieux de travail sont piétonniers. C'est pourquoi les recommandations du schéma directeur prévoient à moyen terme la construction d'un métro léger, une solution appropriée pour une ville qui comptera 4 millions d'habitants en 2000. Pour ce qui est des documents d'urbanisme, le rapport constate leurs "obsolescence" et "incohérence", d'où la nécessité de réunifier la réglementation urbaine avec les bons offices de l'Agence Urbaine.
Enfin, concernant le problème foncier, aspect central de l'urbanisation casablancaise, il est envisagé la création d'une Agence Foncière couplée à l'Agence Urbaine. A ce propos, il faut rappeler que le schéma directeur avait programmé l'équipement de 12 000 hectares de 1982 à 2000, dont 4000 hectares pour la période 1982-1990. Or il nous faut préciser que l'Agence Foncière en question n'a jamais vu le jour, sa mission ayant été finalement raccordée à celle de l'Agence Urbaine. Or, en 1990, l'Agence Urbaine n'avait pu urbaniser qu'un millier d'hectares sur les 4000 recommandés par le schéma directeur. La faillite dans le domaine foncier est manifeste. Aussi lorsque des techniciens de l'agence tentent de réfléchir sur les moyens d'atteindre les objectifs fixés par le schéma directeur, ils aboutissent à un constat gênant : les moyens d'appropriation publique du sol (spécialement le droit de préemption) ne sont pas efficacement soutenus juridiquement. Bien que prévue à cet effet, une loi n'a toujours pas vu le jour. De l'aveu même de ses principaux responsables , l'agence, pourtant puissante, se cantonne dans une attitude passive face à la spéculation. Car en ce domaine, l'Agence Urbaine (qui joue le rôle d'Agence Foncière) n'a pas réelle autorité en la matière. Au cours de son existence, elle n'a eu recours que deux fois seulement à la déclaration d'utilité publique : la première fois pour la réalisation d'une grande avenue devant relier la grande mosquée de Casablanca au quartier des affaires, une seconde fois pour dégager un site de recasement à l'extérieur de l'agglomération casablancaise (Sud-Est de Dar Bouazza). Mais en réalité ces deux procédures d'expropriation n'ont pu avoir lieu qu'en raison du caractère (par excellence) transcendantal de l'entreprise : l'édification d'un des plus grands lieux de culte du monde musulman.
La donnée foncière est structurellement inscrite dans l'urbanisation casablancaise. Et la non-ingérence de l'État dans le marché foncier est lourde de conséquences pour ce qui est d'une politique de l'habitat à moyen et long terme. La crise urbaine risque d'être prolongée, du fait même des options de l'État en matière d'urbanisme : changer l'image de la mégalopole, sans maîtrise réelle du sol. En résumant, les Grands Travaux de Casablanca ont été menés jusqu'ici en trois temps ; édification des nouvelles préfectures, puis vastes opérations de recasement bidonvillois, et, pour couronner la ville, construction de la grande mosquée. Dans ces trois chantiers, on peut voir s'esquisser la nouvelle image (volontairement spectaculaire) que le pouvoir entend donner à l'urbanisation casablancaise.
Comme notre étude porte sur la population bidonvilloise de Ben M'sik, nous aurons à nous pencher plus particulièrement sur l'opération de recasement Moulay Rachid.
Pendant près de cinquante années, le nom de Ben M'sik a été associé au plus grand bidonville du Maroc, quand à l'origine il désignait un propriétaire foncier. Aujourd'hui, Ben M'sik est en train de marquer de plus en plus le paysage casablancais. Depuis les arrêtés municipaux de 1932 et 1938 interdisant l'installation de baraques dans le périmètre municipal pour les regrouper à proximité des jardins de Ben M'sik, la population bidonvilloise a été (re)niée dans son droit à la ville. Il faudra attendre le début des années 80 pour voir Ben M'sik devenir une préfecture urbaine à part entière et les bidonvillois de Ben M'sik se voir enfin signifier l'accès au logement. Rappelons tout de même que la population bidonvilloise représente le quart de la population urbaine de la préfecture Ben M'sik-Sidi Othman . Depuis, Ben M'sik est pressenti comme l'un des principaux enjeux de l'urbanisme à Casablanca.
L'actuel projet Ben M'sik fut engagé en 1982, il prévoyait la création d'une ville nouvelle, Hay Moulay Rachid, devant résorber la plus grande population bidonvilloise du pays. 13 500 logements doivent être ainsi fournis à une population de 80 000 habitants. L'apport financier des bidonvillois est considérable : il correspond aux trois quarts du coût total de l'opération. La ville nouvelle Moulay Rachid s'étendant sur 350 hectares, comprend en outre une zone d'espace vert (15 ha), une zone villa (31 ha), une zone d'habitat collectif (30 ha) ainsi qu'une zone industrielle (35 ha). Des facultés, un stade sportif, et d'autres équipements socioculturels complètent ce projet de ville nouvelle. Mais bien qu'ayant débuté depuis près de dix ans, l'opération Moulay Rachid n'est toujours pas achevée. Pour les concepteurs du projet, la réussite de ce grand chantier tiendrait dans la rep
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